Carnet de route
Mille et un tableau
Le 09/04/2026 par FERRE Lionel
Mille et un tableau
« Lundi matin, Mini loup va à la ferme, il se dit « Tiens le cheval mange son avoine mais ça ne va pas durer ». Il pousse le cri qu’il aime le plus au monde « OUH » et le cheval tombe à la renverse, mort de peur et Mini loup tombe sur le derrière mort de rire. » Et ce sera pareil mardi, mercredi, jeudi ….
Pauline, Fabien, Jérôme, Nicolas et Lionel, non non non, ne vont à la ferme en ce dimanche 5 avril matin mais laissent leur douce Charente pour ce pays de cocagne pour les amateurs de sports d’hiver qu’est le massif du Mont Blanc, avec une envie de double full double full full et de s’en fourrer fourrer fourrer jusque-là.
Pour s’échauffer, notre club des cinq, monte directement au refuge de Lognan, belle bâtisse dans son jus et ses boiseries à 2000m perchée au-dessus d’Argentière.
En fin d’après-midi, tels des pintades, ils gloussent en jouant au Rami tout en sirotant un diabolo citron ; ah les joies de la vie au grand air.
Lundi matin, ils ne vont toujours pas à la ferme, mais secouant leurs crinières au soleil, ils fondent tels des aigles sur une vieille buse en direction du col des grands Montet sous la Petite Verte (encore un daltonien qui lui a donné son nom), puis dévoreront cette belle descente de 1200m de dénivelé avec vue sur le glacier, sa belle langue de glace recouverte de neige et tous ses cols vers la France, l’Italie et la Suisse.
Mardi matin, renonçant à un séminaire en Suisse « Améliorer son rendement par la maîtrise de son bassin », ils ne vont toujours pas à la ferme mais grimpent vers le magnifique refuge d’Argentière juché sur son rocher à 2770m avec une vue imprenable sur le Mont Dolent, le Triolet, les Courtes, les Droites et la Verte et toutes leurs voies d’alpinisme mythiques ; ils ont pu vérifier en cette belle après-midi que les lunettes de soleil c’est l’accessoire qui fait passer l’homme ou la femme au statut de légende en dévorant des cookies maison (une recette de Lignac y parait).
Mercredi, que font nos petits loups tout fous ; le sans faute étant leur quotidien, ils galopent vers le col du Tour Noir, un des premiers passages clé de Chamonix Zermatt, une belle langue de neige vautrée plein sud, le glacier des Améthystes où trône un Escargot Géant (lieu de culte pour un Charentais, la « Cagouille » étant leur emblème). Puis une redescente dans la vallée de 2300m de dénivelé. Miam.
Jeudi matin, ils ne vont toujours pas à la ferme, ils quittent leur hôtel, prennent le bus. Puis le regard préhistorique et glacial qui scrute l’abysse et ne cligne jamais, ils passent la porte de ce sublime palais doré (la gare du téléphérique de l’aiguille du midi). Skis à la main, armés de leur gros sac et de leurs deux piolets, l’ouvreur les laisse passer (ils économisent ainsi plus d’heure en un clin d’œil). Ils passent devant les manants qui eux attendront leur tour, ah ah.
L’intensité avec laquelle ces cinq là vivent exige qu’ils fassent parfois le vide dans leur esprit. Trois itinéraires principaux se présentent à eux. PPffffouffffff. Ils interrogent un skieur qui descend du refuge des Grands-mulets, leur objectif du jour. Le premier est Croate, il ne comprend rien, le deuxième parle leur langue : « Tu es passé par où hier ? »… « Par là mais j’en viens et c’est verglacé, j’ai glissé » « Tu nous conseilles quel passage » « Je ne sais pas ».
L’inquiétude étant l’antichambre de l’espérance, ils prennent par la gauche, et rapidement l’aventure commence : passage en dahut, déchaussage, crampons, encordement, pose de broches à glace, franchissement de rimées, de crevasses, de cols ; nooon je rigooole, ce n’était pas si sévère mais quand même, une petite ambiance.
Comme disait Jérome à moins que ce soit Paul Eluard : « La terre est bleue comme une orange ». Ne cherchez pas il n’y a pas de rapport avec le reste si ce n’est qu’il faut rester très attentif sur ce type de terrain riche en surprises et en pièges.
Bon, ils arrivent au refuge des Grands Mulets, un nid d’aigles perché à 3000m sur un gros gros rocher, accessible par une longue, longue main courante le long d’un à pic, accueilli par les gardiens sagaces, aimables et bienveillants mais aussi très pragmatiques ; le soir, une assiette, une cuillère, pas de verre ni de lumière artificielle mais des dés de jambon de pays et de Comté au petit déjeuner et de beaux autocollants sur les thermos.
Vendredi matin, nos petits lions tout fous, puissants, félins, parés de leurs plus belles et redoutables vertus, d’une tenue impeccable (c’est important) l’œil égrillard, prêts à en découdre avec le monde entier y compris les lampadaires et les véhicules en stationnement (surtout à 3000), ils descendent de l’à pic à 4h du matin récupérer leurs skis pour enfin s’approcher du graal, le Mont Blanc.
Contorsionnistes, accrochés à leur bâton comme à leur vie, priant à chaque conversion (changement de sens, en ski de randonnée demandant de soulever les skis sans se casser la binette) dans une pente parfois raide, à la lueur de leur bougie collée sur leur casque, ils progressent plutôt bien.
Henriette D’Angeville alpiniste franco-Suisse connue sous le nom de « la fiancée du Mont Blanc », première femme à escalader le Mont Blanc en 1838 disait : « Aller en montagne, c’est avoir de nouveaux tableaux pour son musée intérieur ». Et ben là, on a été servi. Le musée, il est tout rempli. Et alors ce petit loup tout fou, vous me direz, c’est qui ?
Ben c’est le Vent. Le matin, il se lève va à la montagne. Il se dit : « Tiens des charentais vont sur la grosse butte, mais ça ne va pas durer », il pousse le cri qu’il aime le plus au monde : « OUuuuuH » et les charentais claquent des dents, morts de froid et le vent tombe sur le derrière mort de rire.
Si les charentais avaient lu l’histoire de mini loup, ils auraient su que Mini loup fait une pause le week-end. Fallait y aller samedi.
On a quand même atteint le dôme du Gouter à 4307m, c’était magnifique mais très gris et froid d’un seul coup. Mais, on est rentré avec au moins mille et un nouveaux tableaux.

